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ANNA NGANN YONN CRÉA LA HAUTE COUTURE AU CAMEROUN

Notre héroïne de la semaine a réussi le tour de force d’implanter la haute couture au Cameroun. Et d’exporter ses créations à l’international. Retour sur l’ascension de la designeuse Anna Ngann Yonn. Rencontre avec une nouvelle diva.....

ANNA NGANN YONN CRÉA LA HAUTE COUTURE AU CAMEROUN

Styliste et modéliste de formation, diplômée en 1995 de la prestigieuse école de mode parisienne ESMOD, Anna Ngann Yonn a fait ses classes chez Issey Miyake avant de lancer sa propre marque de haute couture et de prêt-à-porter haut de gamme, Kreyann’. Forte de 20 ans d’expertise, la designeuse séduit aujourd’hui une clientèle internationale grâce à son professionnalisme et la passion qui nourrit ses collections qu’elle conçoit à son image : simples et élégantes. Un style qui fait la part belle à l’épure, la qualité, la matière noble et naturelle. Entretien.

Comment, dans le contexte des années 90, au Cameroun, avez-vous puisé suffisamment de motivation pour envisager une carrière dans la mode ?

Source JA

En classe de 4e, j’ai fait la demande auprès de mes parents de m’orienter vers un cycle technique pour me former à ma passion de la mode. Ce n’était pas un métier bien perçu à l’époque, et aujourd’hui je ne pense pas qu’il le soit davantage. Mes parents n’ont pas compris pourquoi je souhaitais quitter la filière générale, et n’ont pas adhéré à ma demande. J’ai donc continué jusqu’au baccalauréat D (ex- bac scientifique, ndlr). Ensuite, j’ai dit stop !

Comment expliquez-vous le fait que le secteur de la création ne soit pas perçu comme une débouchée noble en Afrique, et quel regard portez-vous sur ce manque de reconnaissance ?

Les états africains n’ont pas valorisé les métiers manuels. La couture dans la filière générale est une matière optionnelle à très faible coefficient. Ce ne sont pas des matières mises en valeur dans le système scolaire. Conséquence, les métiers qui en découlent ne sont pas non plus représentés comme des options de vie. Pourtant, et c’est là tout le paradoxe, en Afrique le secteur de la couture emploie énormément de gens dans l’informel. C’est une richesse inouïe.

Vous n’avez constaté aucune évolution en 20 ans ?

Les choses ont un peu évolué, mais très timidement. Et pas si on s’attarde sur les programmes scolaires. Internet, les voyages et les nouveaux moyens de communication ont favorisé les échanges entre les pays et les cultures. On a donc plus de visibilité sur ce qu’il se fait à l’extérieur. Le changement aurait été plus radical s’il y avait eu une vraie position politique.

« L’abandon et l’échec n’ont jamais été une option pour moi »

Vous vous êtes formée dans la prestigieuse école de mode, ESMOD, à Paris : un passage obligé finalement ?

Oui, j’ai dû convaincre mes parents que l’on pouvait faire de la couture à un niveau élevé et en vivre. Ce à quoi ils ont répondu qu’il fallait alors que j’intègre une grande école pour mettre toutes mes chances de mon côté. Avec la Chambre syndicale de la haute couture et l’Institut de la mode, l’ESMOD (École supérieure des arts et techniques de la mode, ndlr), faisait et fait toujours partie des meilleurs établissements spécialisés en stylisme et en modélisme.

L’EMOD est une école privée, payante et relativement chère. Comment faites-vous à l’époque pour financer vos études ?

Mes parents ont fait le sacrifice de leur vie. En tant que citoyens moyens, cela a représenté un très gros investissement. De fait, l’abandon et l’échec n’ont jamais été une option pour moi. Il fallait que je sois opérationnelle dès mon diplôme en poche, que je rentabilise l’investissement de mes parents.

Quels ont été les points forts de cette formation à l’ESMOD ?

Mon stage chez Issey Miyake ! J’ai énormément appris. A commencer par la rigueur dans le travail.

Comment les choses se sont-elles enchaînées ensuite, une fois de retour au Cameroun ?

J’ai été diplômée le 30 juin, et le 4 juillet j’étais dans l’avion pour le Cameroun. Et là, je débarque, c’est le désert ! Je suis totalement perdue. Je ne sais pas par où commencer, il n’y a aucune structure. Rien.

À l’ESMOD, avez-vous été sensibilisée à la partie business du secteur ?

Oui, bien sûr, il y a une partie marketing. Le problème étant que tout cela était ancré dans le contexte européen, et de la France ! Quand vous rentrez en Afrique, pour ma part au Cameroun, il faut savoir s’adapter à un tout autre contexte. Et là, c’est deux siècles en arrière.

Pour autant, lorsque l’on se retrouve dans ce genre de situation, on a le choix entre deux attitudes : le découragement ou la capacité de rebondir en redoublant d’inventivité et de créativité. C’est l’option que j’ai choisi. In fine, cela a été un avantage pour moi d’arriver dans ce contexte-ci, parce que ça m’a poussée à décupler mes efforts et j’ai énormément appris.

Comment cela s’est-il traduit sur le terrain ?

Je suis arrivée dans un pays où on ne fait pas de crédits aux microentreprises. Je n’avais que ma petite machine à coudre rapportée de France. J’ai commencé à répondre aux commandes sur-mesure de ma famille, ma mère, ma sœur, mes amies… Puis, j’y suis allée au culot, en proposant mes services aux dames que je rencontrais lors d’événements.

De fil en aiguille, le bouche à oreille a fonctionné et je suis parvenue à me créer un fichier clients. Je suis très vite tombée dans le haut du marché. Avec l’argent collecté, j’ai pu ouvrir mon premier atelier-showroom en 2000. A l’époque, je n’avais pas pignon sur rue, j’étais installée en fond de cour.

Et un jour, le créateur sud-africain de l’événement Face Of Africa, Jan Malan, se rend dans mon espace alors qu’il est à la recherche de nouveaux mannequins et designers pour son show. Je débutais, je n’avais quasiment rien à lui montrer. Mais mon travail l’a séduit et il m’a donné ma chance. J’ai été sélectionnée pour habiller les modèles lors de la finale.

Un tremplin de taille ?

LE tremplin ! Après cela, tout s’est accéléré. Et j’ai vite travaillé à l’étranger. Sur les conseils de Jan Malan, qui a été un véritable coach pour moi, j’ai ouvert une vraie boutique : pignon sur rue. Il m’a vraiment motivée malgré ma réticence à l’égard du manque de financement. Je me suis battue et j’ai ouvert ma boutique en 2001, en conservant l’atelier en fond de cour. Entre temps, j’ai ouvert une deuxième boutique à Yaoundé. La clientèle fidèle est restée, et une nouvelle est venue directement à moi.

Avez-vous réussi à satisfaire la demande sans être victime de votre succès ?

Oui et non. La demande est là, et elle est forte. Mais j’ai su structurer mon travail en réservant l’espace boutique au prêt-à-porter et l’atelier à la réalisation des pièces couture sur-mesure. Le côté artisanal coûte évidemment plus cher et prend plus de temps. Les boutiques sont achalandées avec un certain type de produits pour satisfaire la demande.

« On a réussi à organiser, au Cameroun, un vrai défilé professionnel »

J’ai fait le choix de garder une équipe très restreinte dans mes ateliers. Il y a un gros problème de formation de main d’œuvre au Cameroun. J’ai dû prendre le temps de former moi-même mes équipes. Et cela a un coût. Je pense y être arrivée. Aujourd’hui ces cinq personnes travaillent avec moi depuis 16 ans ! Il est très difficile ensuite, avec une équipe aussi bien formée, de recruter des éléments extérieurs. Parce que ce serait faire un bond de 10 ans en arrière.

Avez-vous encore des projets ?

J’ai célébré le 10e anniversaire de ma marque en 2011. A cette occasion, j’ai invité tous ceux qui ont été partie prenante de mes projets professionnels, dont Jan Malan, qui a produit le show. On a réussi à organiser, au Cameroun, un vrai défilé professionnel dans les règles de l’art (!), que l’on a baptisé K-Walk (la marche de Kreyann’).

On présente 30 pièces haute couture à chaque fois et on parvient à faire vivre la collection sur deux ans. Un beau succès qui m’a amenée à réitérer l’expérience en 2013, puis en 2015. Je travaille sur la prochaine édition. A l’heure où je vous parle, on a encore des commandes sur la dernière collection !

Comment adaptez-vous le rythme des collections à l’Afrique ? On ne peut pas réfléchir en termes de saisons comme en Europe…

On fonctionne plutôt en termes d’événements. Nous avons une collection de fin d’année, ensuite une collection « Plein soleil » en janvier : la saison sèche au Cameroun. Et la collection vacances autour du mois de mai, parce que notre clientèle internationale part en vacances. Au même titre que la clientèle locale. A cette période de l’année, on est en plein dans la saison des pluies au Cameroun, donc on adapte aussi notre ligne avec des produits adaptés au climat et aux activités.

Et bien sûr, on lance des collections capsule à l’occasion de la Saint Valentin, de la fêtes des mères, etc.

Vous avez évoqué Jan Malan, votre « pygmalion ». Quels sont les designers qui ont eu un impact direct sur votre vision de la mode ?

J’ai beaucoup aimé le travail de deux couturiers. A commencer par Yves Saint Laurent, le premier styliste à avoir valorisé les mannequins noirs en haute couture. Il a montré que la population noire pouvait porter de la haute couture. Et donc en faire !

Le deuxième est Christian Lacroix. C’est quelqu’un qui est influencé, comme moi, par sa propre culture, en l’occurrence arlésienne. J’ai adoré son travail de broderie, d’anoblissement, le travail des couleurs, des volumes. Il m’a embarquée dans son histoire.

Quels conseils donneriez-vous à la nouvelle génération de créateurs-trices ?

Il faut passer par la base : la formation. Sans la formation, le talent ne suffit pas !

La deuxième chose : c’est la passion. En Afrique, nous sommes dans un environnement « hostile » aux métiers de la mode. Il n’y a pas d’accompagnement à la création d’entreprise, ni dans le financement ni dans la vie de nos entreprises. Nous sommes dans des pays où il n’y a pas de bibliothèques d’art… Il faut être passionnés !

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